Avant, pendant et après l'X
souvenirs de Louis Koch

Avant
Lycée
C'est en 1ère que mes dons pour les sciences se sont clairement manifestés : le professeur de mathématiques m'a inscrit au Concours général et m'a proposé de m'y préparer. Ses leçons se divisaient en trois parties; nous avons fait des exercices de math, il m'a appris à jouer aux échecs, j'ai traduit de l'allemand des passages de Riemann auxquels je ne comprenais strictement rien. Cette préparation n'a pas eu de succès.
En math-élém les professeurs de mathématiques et de physique, chacun m'accusant  de ne travailler que dans l'autre discipline, m'ont proposé pour le Concours général. J'ai mis fin à leur dispute en obtenant le 7ème accessit dans les deux disciplines.
Avant le bac M. Marvillet professeur de maths de taupe est venu faire de la publicité pour les classes préparatoires : "Plus tard, les personnes de votre entourage formeront deux groupes; ceux qui vous donnent des ordres et ceux à qui vous donnez des ordres. Si vous voulez que le premier groupe soit petit et le second grand venez en taupe". Mais il fallait réussir un concours pour y accéder à moins d'avoir le bac avec la mention "bien". J'étais accepté sans concours.

Hypotaupe
Je n'ai pas beaucoup de souvenirs de mon passage en hypotaupe!, sauf que le professeur de maths (M. Commeau) était sévère mais gentil et terriblement myope. Mes dessins de géométrie descriptive le faisaient penser à des tableaux de Van Gogh. M. Mathieu le professeur de physique-chimie était sympathique mais me posait souvent des questions sans rapport avec la matière enseignée. Les deux professeurs nous emmenaient parfois en excursion dans les Vosges; ils étaient alors transformés.
Une autre "excursion" organisé par M.Mathieu était une visite du fond des mines de potasse d'Alsace. C'était là mon premier contact avec une mine qui m'a montré que je ne souffrais pas de claustrophobie. Je ne me doutais alors pas que la mine serait mon métier.
Le bizutage se limitait à parcourir les rues de Strasbourg avec un buste en plâtre, dans un accoutrement bizarre et en chantant des logarithmes. A la fin de la cérémonie le buste était jeté au fond dune la rivière.

Taupe et les concours
En physique-chimie nous avions le même professeur .Le nouveau professeur de mathématiques (M.Marvillet) a tout de suite enclenché la vitesse supérieure. Le proviseur tremblait devant lui. Il a saisi la première occasion pour mettre à la porte le Z que nous avions élu. Il nous a fait comprendre que tout autre élève que moi subirait le même sort. Il n'avait rien à craindre de moi !
Dès cette époque j'avais une sainte horreur de l'enseignement et j'étais décidé à ne jamais faire le concours de Normale-Sup. J'ignorais alors qu'en sortant de cette école on pouvait faire autre chose que l'enseignement. Je me suis donc limité aux concours pour l'X et les Mines.
En 3/2 le résultat n'était pas mauvais mais ne correspondait pas à mes espérances :

J'ai longuement réfléchi et demandé conseil aux professeurs avant de décider de redoubler la taupe en tant que 5/2. Là aussi je n'ai fait que deux concours, l'X et les Mines. Le résultat était inversé :

Il va sans dire que durant les années d'hypotaupe et de taupe j'ai beaucoup travaillé. Je suis allé une seule fois au cinéma pour voir "le Bal des pompiers", un navet, mais il était précédé par un documentaire sur l'X.

Pendant
Premières leçons
Contrairement à ce que l'on pense, on n'apprend à l'X pas uniquement des mathématiques et des sciences exactes. Une des premières leçons venait d'un basoff : "L'heure c'est l'heure, avant l'heure c'est pas l'heure, après l'heure c'est plus l'heure." Vérité affinée plus tard à l'Ecole des mines par Maurice Allais professeur d'économie, pas encore Prix Nobel, qui, grâce à une courbe de Gauss, a démontré qu'il fallait arriver 5 min avant l'heure pour être à l'heure. C'est peut-être grâce à ces leçons  que j'ai toujours tout fait pour être à l'heure.
D'autres instructions ont eu moins d'effet, du moins à long terme "Un polytechnicien se rase tous les jours" (capitaine Paoli). Je dois avouer que je me rase tous les quinze jours.

Le Casert
Nous étions dix dans le casert situé dans le bâtiment Foch. Pour ne pas être seul en pays étranger j'avais demandé à être binôme avec Wolf (†2002). Les autres cocons étaient Adam, Benichou, Eymard(†2011), Godefroy, Monnier (†1994), de la Morinnerie, Rastoin (†2009) et Schrumpf (†2004). La 2ème année notre casert a été transféré au bâtiment Joffre plus moderne mais le nombre de cocons était limité à huit. Benichou et Eymard ont trouvé un autre lieu de séjour.
J'étais le crotale du casert. J'avais essayé une nouvelle orthographe de cette fonction : "crotal", par analogie avec "tablal" par exemple, mais on s'est moqué de moi. En tant que crotale je pouvais enfermer des objets précieux dans mon armoire pour les protéger du bizutage. Ou en cas de bruit suspect – la porte du casert, sortie de ses gonds, était tombée alors qu'un bas-off faisait sa ronde – j'avais le droit de passer la nuit au microchâteau bien chauffé.
Parfois on faisait un "picratage" au casert (picrate = vin). Généralement c'était une occupation très agréable. Une fois cela m'a laissé un mauvais souvenir; on avait ajouté une bouteille de rhum. J'étais malade toute la nuit ce qui était d'autant plus gênant que le lendemain nous avons visité une raffinerie. Après le retour je suis allé à l'infirmerie, bien entendu sans évoquer le "picratage".

Bizutage
Le bizutage ne m'a pas laissé de mauvais souvenirs. Comme je n'ai bénéficié d'aucune cote, j'ai échappé au zanzi et aux plumes. Pour pouvoir participer efficacement à la recherche des vêtements jetés par la fenêtre et éparpillés dans la cour, j'ai dû chercher mes lunettes au binet-de-ser; comme j'étais très légèrement vêtu, j'ai eu droit à un sermon, mais j'ai malgré tout récupéré mes lunettes.
La course au trésor nous a tous amusé bien que notre casert était loin derrière le premier.
Lors de l'enlèvement nocturne j'ai été déposé en pleine nuit dans une forêt, heureusement en compagnie de Schaefer. Sans lui j'aurais été perdu : sur notre chemin nous avons rencontré un camp militaire où nous avons appris que nous étions dans le Bois de Verrière ce qui ne me disait rien. Schaefer savait comment rejoindre une station de la ligne de Sceaux qui ne s'appelait pas encore RER. A cette station l'employé de la SNCF nous a pris pour des "goums" avec nos couvertures qui nous protégeaient du froid. Il nous a gentiment prêté l'argent pour le billet qui devait nous permettre de rentrer à Paris.

Le travail
Je pense avoir assisté à presque tous les amphis. Pour moi c'était plus facile d'apprendre lorsque j'avais déjà entendu le cours. Certains amphis sont restés dans ma mémoire :

Durant l'année d'hypotaupe et les deux années de taupe j'avais beaucoup travaillé et j'étais content du résultat. A l'X j'ai diminué peu à peu mon rythme; la méthode était efficace : j'ai gagné 2 places chaque année.
De temps en temps pour marquer le désaccord avec l'astra notre promo a décidé de boycotter un examen, c.à.d. de rendre la feuille après un quart d'heure. Comme je suis très lent à démarrer j'avais toujours une très basse note. Heureusement les exam-gé oraux n'étaient pas boycottés.
Une fois j'ai dû préparer un exam-gé lors d'une fête à l'Ecole; j'étais seul dans la salle de travail, tous les cocons étaient partis s'amuser. Alors je suis parti aussi acheter une pipe chez le pitaine billard. Du tabac j'en avais reçu quelques jours avant et c'est ainsi que j'ai continué à appendre pour l'exam-gé tout en apprenant à fumer la pipe.

On racontait que Lamothe avait eu des problèmes avec ses enfants qui furent résolus en faisant appel à un psychologue. Il aurait dès lors proposé que le choix des bottes à la sortie de l'X dépendrait d'examens psychologiques à la place des examens classiques. Si cette histoire est vraie, sa proposition n'a pas été acceptée, mais nous avons subi vers la fin de la 2ème année des tests écrits et un entretien avec un psychologue. Les tests écrits ont montré que la moyenne de notre intelligence était supérieure à celle de la moyenne des Français. Le psychologue qui devait me conseiller dans le choix de ma carrière m'a fortement déconseillé de choisir les mines. Je pense que pour lui un ingénieur du corps des mines était exclusivement destiné à diriger une grande entreprise. Je suis tout-à-fait conscient que si le destin  m'avait mis à la tête d'une entreprise j'aurais mené celle-ci à la ruine. Ceux qui dirigeaient le corps de mines étaient plus avisés que le destin.
Je ne connaissais le corps des mines pas plus que le psychologue, mais j'ai quand-même mis cette option en tête de la liste. J'étais en effet persuadé que les mines m'offriraient le choix le plus large pour ma carrière.
Cette décision étant prise, le dernier exam-gé était le plus stressant. Une liste de tous les cocons visant une botte, avait été affichée et tenue à jour. Elle donnait toutes les notes comptant pour le classement final.. Elle me permit de calculer ma dernière note : si elle dépassait 16/20 j'aurais les mines. J'ai eu 16.5/20 .

Sur la photo ci-dessous, en assez mauvais état, on voit le premier rang d’un défilé. J’ai trouvé cette photo dans les affaires de mes parents
qui ont dû la découper dans une revue  (Paris Match, Jours de France ?) après m’avoir reconnu à l’extrême gauche.