Extrait de "Fonctionnaire ou touriste ?" parMichel Malherbe X50
Texte obtenu par www.Books.Google.fr  Les pages décrivant son séjour à l'X n'ont pas été publiées par Google.
Le ton du livre est assez désabusé, comme le suggère le titre.

L'argot de l'X
Légèrement évolutif au cours du temps, l'argot de l'X est un langage d'initiés qui ne s'applique qu'aux mots les plus banals de la vie courante. Avec quelques dizaines de vocables seulement, le discours devient complètement hermétique aux gens de l'extérieur. Je me souviens qu'au retour d'une compétition d'escrime à Bruxelles avec l'Ecole Royale Militaire belge, une brave dame était montée à Valenciennes et, nous entendant parler, nous avait demandé si nous parlions belge!
Les ternies utilisés sont d'origines diverses, par exemple des noms d'officiers ayant encadré les élèves comme berzé pour « montre » ou « horloge », du général Berzélius ou d'autres de provenance analogue comme bunoust, « lit », merca (de Mercadier), « lumière », watrin « pantalon », borius pour les bretelles, fillonnau et fillonnette pour le short et le maillot de la gymnastique (jaune ou rouge alternativement selon la couleur de la promotion : le nom de la revue des anciens X s'appelle d'ailleurs pour cette raison La jaune et la rouge).
Le grand uniforme est simplement le grand U le bicorne est un claque et l'épée une tangente, ce qui se comprend aisément.
Curieusement, l'industrie de la soie a donné magnan, qui s'applique aussi bien à la nourriture qu'à la salle du réfectoire, et cocon, qui désigne un camarade de promotion. Très courant aussi le béta : faire le bêta consiste à sortir de Ecole par des voies illicites, l'origine de ce mot est une sculpture de bélier sur laquelle on prenait appui pour accéder à une fenêtre dont les barreaux pouvaient s'enlever et « bélier » commence par un b, en grec béta. C''est beau d'avoir l'esprit simple !
L'allemand a transmis Schiksal, destin, qui désigne tout ce qui résulte du hasard, comme le tirage au sort du responsable en cas d'une action collective. Le polonais a donné zoubr (bison) qui s'applique en argot de l'X au cheval ! Quant au jogging matinal (le mot n'existait pas à l'époque), c'était un canter, également terme hippique.
D'autres mots ont une origine difficilement identifiable comme zanzi (peinture) ou gigon (supplément) et son dérivé gigonner qui signifie « remplacer ».
Certains verbes ont un sens dévié comme affoler pour « apporter » ; d'autres sont passés dans l'argot militaire comme crapahuter, « faire une marche dans la nature » et peut-étre crassusser « copier». A noter le très mathématique pisurdeuter (renverser).
Le personnel de l'Ecole bénéficie d'appellations particulières : basoff (de l'ancien bas-officier) pour les sous-officiers d'encadrement ; boum pour le personnel de service ; tapin pour les soldats du contingent ; crotale pour le chef d'un casert (crotale est un serpent, déformation de « sergent ») ; à quoi s'ajoutent les noms très transparents de pitaine pour « capitaine », ser pour « service », binet pour « cabinet » pris dans le sens de « bureau », fana de "fanatique" pour adepte ou pratiquant d'une activité quelconque comme fana-mili « intéressé par les activités militaires », ou fama-chameau, « coureur de filles », espéce qui a deux bosses à l'instar des camellidés. La discipline militaire, pleine de mansuétude, fait cependant planer le risque de crans (interdiction de sortie), le cranté pouvant même être aux jars (Jours d'Arrêt de Rigueur), dans une cellule confortable, empêchant cependant les sorties pour aller, par exemple, au moutin, c'est-à-dire à une soirée dansante quelconque, par opposition au BDA, le bal des Anciens, ou au BDK, le bal de Kés, plus solennels où le port du grand U (grand uniforme) est obligatoire, tandis que la tangeante (l'épée) et le claque (le bicorne) restent au vestiaire. Quand, à la suite d'un chahut (un bran) quelconque, l'administration (l'astra) voulait punir un coupable, on le tirait au sort par esprit de solidarité. Cette procédure très boîte Carva s'appelle le schicksal (destin, en allemand).
Ainsi vous n'aurez plus de difficultés pour comprendre: « merca, binet de ser! » quant il s'agit de réclamer le rétablissement de la lumière ou «boum, affolez gigon de magnan » quand un X affamé réclame du supplément.

Kès et Khomiss
Il faut connaître deux institutions typiquement carva (c'est le terme qu'utilisent les X entre eux pour se désigner, du nom du général Carvalho) : la kés et la khomiss. La première est le très officiel bureau des élèves tandis que la seconde est l'organisme occulte chargé de tous les chahuts.
La kés, composée de deux caissiers formant tandem, est élue après une intense campagne électorale (la campagne de kès). Chaque tandem candidat s'efforce de séduire ses cocons par des attractions aussi spectaculaires que possible.
La kés est l'interlocuteur de la promotion auprès de l'astra (l'administration de l'Ecole) ; elle s'efforce aussi de trouver des pantoufles pour les cocons qui ne sortent pas dans la botte (des situations dans le privé pour ceux qui ne sortent pas dans les Corps de l'Etat).
Après la sortie de l'Ecole, les caissiers sont chargés des liaisons entre anciens élèves, ils organisent les magnans ou des voyages de promotion. Lcs caissiers des différentes promotions, qui se désignent par la lettre Y, se réunissent entre eux par amitié et pour des échanges d'information (magnan des Y).
La khomiss, composée de missaires, est un groupe hautement fantaisiste de chahuteurs qui s'efforcent d'imaginer les actions les plus spectaculaires pour distraire la promotion et se faire remarquer. La khomiss est dirigée par le gêné K et se compose de divers pitaines : le pitaine-clés auquel aucune serrure ne doit pouvoir résister, le pitaine-magnan chargé des repas clandestins de la khomiss.
Font partie de la khomiss des volontaires qui subissent une initiation particulière, sorte de bahutage appelé le cryptage parce qu'il se déroule dans les caves.