Ce texte est extrait de mémoires que j’ai rédigées à l’intention de mes enfants et petits-enfants. La partie relative à mon passage à Louis-le-Grand a déjà été envoyée à Brémenson, qui l’a insérée dans le site qu’il a consacré à notre taupe commune. De mon passage à l’X, j’ai censuré ci-dessous les parties relatives à ma vie privée, car c’est à cette période que j’ai fait la connaissance de ma future (et encore actuelle !) femme. Seuls les faits relatifs à l’école et à mes problèmes de choix de botte ont été conservés.

Bon courage pour les lecteurs…..

Daniel Hoffsaes

 

 

 

À l’X, au pays des merveilles

 

Que l’on me pardonne cet à-peu-près, mais, en cet automne 1951, j’avais un peu l’impression, tel Alice, de passer de l’autre côté du miroir pour entrer dans un pays merveilleux. Tout allait être nouveau pour moi : une vie semi-militaire, des études de haut niveau, mais sans menace de sanctions couperets, des loisirs nouveaux et, enfin, le sentiment de ne plus être à la charge de mes parents. Non seulement les études étaient gratuites, mais en plus nous étions logés, nourris, habillés et pourvus d’un léger pécule, qui devait s’augmenter à l’issue de la durée légale de service militaire, alors de dix-huit mois.

J’étais cependant un peu angoissé lorsque je partis un soir de Reims pour rejoindre les locaux de la rue Descartes.

 

Première année : chic à la Rouge

L’incorporation

Les anciens n’étaient pas encore rentrés, ce qui nous assurait quelques jours de tranquillité. La première étape fut celle, classique, d’une incorporation militaire. Nos uniformes de sortie n’étaient pas prêts et l’intendance commença par nous remettre le « battle-dress » qui devait constituer notre habit d’usage pendant les heures de travail. Il y eut ensuite quelques séances d’essai chez le tailleur pour les deux tenues de sortie : l’uniforme gabardine, qui était la tenue normale d’extérieur, avec sa veste gris kaki, ses épaulettes d’aspirant et le képi, puis le « grand U », que j’aurai l’occasion de décrire ultérieurement.

Nous passâmes aussi devant le médecin, qui nous fit subir un certain nombre d’examens et mesures de toutes sortes. Je fus jugé bon pour le service, et invité à pratiquer certains des sports de l’école pour développer ma silhouette longiligne et mes jambes de sportif ! Ce diagnostique m’a quelque peu surpris car je m’étais toujours considéré comme un sous-développé dans le domaine sportif.…

L’école se composait de plusieurs bâtiments, dont les deux principaux occupaient deux des quatre côtés de la cour centrale. Le plus ancien, à gauche en entrant dans la cour, s’appelait le Foch et le deuxième, en face de l’entrée, portait le nom de Joffre. C’était le plus moderne car il avait été reconstruit quelques années auparavant, mais l’architecte avait veillé à remettre en son centre le fronton ancien comportant la devise de l’école « Pour la Patrie, les Sciences et la Gloire ». En face du Foch, un escalier d’honneur conduisait au pavillon du Général, et, en face du Joffre, un jardinet entouré de petits bâtiments, ensemble dénommé « boîte à claque », séparait la cour centrale de la rue Descartes. Le claque désignait le bicorne, dont cet ensemble avait un peu la forme. Pour pénétrer dans l’école, on passait par la boîte à claque, puis on franchissait un porche traversant les petits bâtiments où se trouvait une salle de billard.

La promotion nouvelle était logée dans le Foch et un autre bâtiment plus vétuste situé derrière, dénommé « le vieux Monge ». Je me retrouvai avec une dizaine de camarades dans un « casert » au troisième étage du Foch donnant sur la cour centrale. De la fenêtre, on bénéficiait d’une vue imprenable sur l’église St Etienne du Mont et le Panthéon. Notre domaine se composait d’un dortoir avec des lits et des placards et, d’autre part, d’une salle d’étude, avec un bureau et des étagères pour nos documents. Le camarade qui avait eu le meilleur rang au concours d’entrée tenait office de chef de casert et on le désignait du qualificatif de « crotale ». Celui de mon casert était le major d’entrée, Rémy C., avec qui je devais rester jusqu’à la sortie et même au-delà puisque nous fûmes ensemble à l’école d’artillerie .

La première semaine se passa en installations, fourniture de documents relatifs aux premiers cours et divers amphis d’accueil. Au cours de l’un d’entre eux, le commandant en second de l’école nous informa des droits et surtout des devoirs qu’entraînait pour nous le fait d’être entré à Polytechnique. Il nous fut rappelé que ce n’était pas une école militaire au sens strict du terme, mais un établissement de service public destiné à former des fonctionnaires pour tous les services exigeant des connaissances scientifiques. Néanmoins, nous allions être soumis à un régime et à une instruction militaire préparatoire à notre année de service, que nous aborderions après avoir franchi les grades de caporal et caporal-chef. Suivaient quelques conseils sur notre comportement en général et sur la considération que nous devions toujours avoir vis-à-vis de ceux avec qui nous serions en contact. Et de nous donner un exemple de courtoisie en nous citant l’exemple de ce grand seigneur qui, voyant son invité boire le contenu d’un rince-doigts, objet dont il ignorait l’usage, entreprit derechef de l’imiter pour qu’il ne soit pas gêné.

Après ces bonnes paroles, nous allâmes écouter les propos du médecin-chef, le « Bib-Colo », qui nous donna quelques conseils sanitaires et des avis de prudence quant aux inconvénients que certaines relations extérieures pourraient nous occasionner. Son allusion finale aux progrès du caoutchouc termina par un éclat de rire général ces propos à la fois virils et paternels.

 

Le bizutage

Après cette première semaine idyllique et pleine de nouveautés, la deuxième devait s’annoncer plus pénible avec l’arrivée des Anciens, qui allaient entreprendre de nous enseigner la tradition polytechnicienne.

Le bizutage était alors une tradition bien établie, qui semble avoir disparu avec l’implantation de l’école sur le plateau de Saclay. Cela commença après notre premier cours de géométrie, au cours duquel le professeur nous avait parlé d’êtres mathématiques étranges, dénommés « tenseurs ». Nous avions cependant l’esprit ailleurs car, à la sortie, les anciens nous attendaient pour nous conduire dans un autre amphi où nous fûmes invités à nous déshabiller pour subir la « séance des cotes ». Cela commença par un badigeonnage général à la peinture rouge, qui était celle de la promotion 50, et qui était destinée à nous faire oublier que nous étions « jaunes ». Ensuite, un traitement spécial fut infligé à ceux d’entre nous qui s’étaient fait remarquer d’une façon particulière, et qui avaient droit à une « cote ». Il y en avait pour le major d’entrée (cote maj), le dernier (maj de queue), le plus jeune (petit nange), le plus petit (micro), le plus grand (méga), celui dont un journal local avait annoncé le succès (journal) et même celui qui avait la caractéristique de ne pas en avoir, le candidat moyen, classé au milieu du tableau (cocon lambda). Cette séance dura longtemps et notre position, accroupie sous les bancs était particulièrement inconfortable. À la sortie, nous récupérâmes les habits qui nous tombaient sous la main, car l’ensemble avait été soigneusement mélangé, pour nous rendre dans la cour. Là, on nous fit coucher par terre de manière à écrire, en mots dont nous formions les lettres, un gigantesque « Hure à la Jaune », honte à notre couleur de promotion !

Toutes nos affaires personnelles et les vêtements que nous avions touchés à l’arrivée étaient mélangés, certains de nos linges étant accrochés en guirlandes pour décorer la cour.

Tout cela se passait pourtant dans une ambiance bon enfant et seuls quelques-uns d’entre nous le supportaient mal..

Ces brimades durèrent deux ou trois jours, pendant lesquels les cours furent des moments de repos entre deux intermèdes plus musclés. Il y eut ainsi un repas « au bout de l’épée ». Le menu comportait de la choucroute que nos anciens nous firent manger en nous la présentant au bout de leur épée. Inutile de dire que nous n’eûmes pas d’indigestion à la fin du repas.

Une autre épreuve consistait à nous obliger à sortir de l’école par une voie interdite. Théoriquement, on ne pouvait sortir que par la porte et aux jours et heures autorisés. Les initiés connaissaient cependant le moyen de sortir en « faisant le « bêta ». Ces lieux de bêta étaient dûment répertoriés et baptisés d’un nom rappelant leur emplacement (bêta du violon, bêta du judo, etc.). Pour nous les faire connaître, les anciens nous obligèrent un jour à sortir par l’un de ces moyens. Les sous-officiers de garde (les « bas-off ») étaient prévenus et montaient la garde. Certains endroits étaient acrobatiques et obligeaient à sauter de très haut, au risque de se tordre la cheville. Je fis pour ma part quelques tentatives infructueuses et je ne me souviens plus si je parvins à mettre le pied dehors. Je ne devais d’ailleurs jamais, par la suite, utiliser ce mode de sortie. Il supposait en plus des complicités dans le casert pour masquer l’absence lors de l’appel du soir (par exemple le placement d’un traversin dans le lit pour faire croire à la présence d’un dormeur) et pouvait entraîner des sanctions plus ou moins sévères.

 

Enfin vint le moment de la réconciliation, qui marqua notre entrée dans la « grande famille polytechnicienne ». Officieusement, ce fut une soirée au cours duquel chaque casert d’anciens recevait un casert de conscrits (c’était nous) pour une beuverie en commun. Je n’en garde pas un très agréable souvenir, car les vins servis étaient très disparates et mon goût ne me portait pas sur ce genre de beuverie. Néanmoins, ce fut l’occasion de parler avec nos anciens de manière plus conviviale et de faire connaissance avec certains d’entre eux. Celui que nous avions le plus remarqué jusqu’alors était le « géné K » qui présidait la « Khomiss », groupe de joyeux lurons, flambeurs et buveurs, qui organisaient tout ce chahut. Il se promenait partout avec ses habits militaires rapiécés et un képi défoncé sur le crâne. Chose amusante, je devais avoir avec lui, plus tard, des relations professionnelles assez fréquentes et nous avons envisagé un jour de créer ensemble une société d’informatique !

En attendant, c’est lui qui organisa tous les chahuts de l’année, après avoir été notre principal tortionnaire jusqu’au moment de la réconciliation finale. Celle-ci eut lieu officiellement au cours d’une cérémonie pendant laquelle chaque conscrit, aligné dans la grande cour devant l’ancien entré au même rang que lui, reçut de sa part l’adoubement par le plat de l’épée apposé sur son épaule.

 

Après la semaine de bizutage, la sortie hors des murs fut la bienvenue et je retrouvai mes parents aux portes de l’école, très inquiets de voir mon état après cette épreuve. Je n’étais pas arrivé à enlever toute la peinture rouge qui maculait mes cheveux (j’en avais encore quelques-uns à l’époque). Ma tenue n’était pas non plus éblouissante, car je n’avais encore que mon battle-dress, les autres tenues ne devant, par prudence des autorités, nous être remises qu’à l’issue de cette période agitée. Mes parents devraient attendre encore quelque temps avant de me voir dans mon déguisement définitif.

 

La vie quotidienne

Après cette introduction marquante, la vie allait s’organiser plus calmement, et prendre un rythme normal, dont le programme détaillé allait nous être communiqué chaque semaine.

Le matin, nous étions réveillés par le clairon, sur l’air célèbre de « Soldat lève-toi ! ». Selon le type d’activité prévu, nous descendions pour faire un peu de sport dans la cour, ou vers la piscine pour faire quelques parcours de bassin. Ensuite, nous avions nos cours scientifiques dans de grands amphithéâtres, où toute la promotion était réunie. Un capitaine de garde y assistait, son rôle essentiel étant de hurler « fixe » lorsque le professeur arrivait. Tous les conscrits se levaient alors pour saluer le professeur avant de se rasseoir pour vaquer à des occupations diverses, voire écouter et suivre le cours.

Venait ensuite le déjeuner (dénommé « magnan ») au réfectoire. Les repas y étaient de meilleure qualité qu’à Louis le Grand et le chef « magnan » était souvent ovationné quand il mettait son nez dans le réfectoire, surtout les jours de gala où le menu était amélioré.

L’après-midi était consacré au sport ou à la préparation militaire. En fin d’après-midi, nous participions à des petites classes où, en groupes restreints, nous faisions des exercices portant sur les cours magistraux. Les cours de langue se tenaient également sous cette forme de petite classe de quelques dizaines d’élèves. Après le dîner, il pouvait y avoir encore des exposés sur des sujets moins ardus, tels que l’histoire ou le français et l’architecture. Au coucher, c’était le clairon qui annonçait le couvre-feu, parfois agrémenté d’un couac qui provoquait un hurlement dans les chambrées.

 

Les cours magistraux variaient au cours de l’année. Au premier semestre, nous fîmes connaissance avec deux professeurs de mathématiques. L’un nous enseignait la géométrie et il était en même temps chercheur. Un jour, il nous annonça qu’en se rasant le matin, il avait découvert un théorème qu’il dédiait à la promotion. Celle-ci ne parut pas tellement émue de cet hommage, ce qui le déçut quelque peu. Un autre enseignement portait sur l’analyse mathématique. L’enseignant ne resta pas longtemps avec nous, pour raison de santé. Néanmoins, il était l’auteur des polycopiés que ses successeurs ont repris par la suite. La matière enseignée était particulièrement absconse et certains sujets, déclarés par lui évidents, nécessitaient des pages de démonstration pour convaincre notre intelligence rétive. Comme il s’appelait Lévy, il fut tout naturellement surnommé Lévidence.

 

En physique, l’intérêt était plus soutenu, car notre professeur était un de nos anciens, Louis Leprince-Ringuet, surnommé le Petit Prince. C’était également un chercheur, ce qui nous valut d’être aux premières loges pour découvrir les aspects les plus avancés de la physique. C’était également un homme de relation publique et il nous faisait partager le récit de ses rencontres avec les savants du moment, qu’il rencontrait dans le monde entier. Son fils avait été avec moi en taupe et il faisait partie de notre promotion. Un jour, son père le fit venir au tableau pour expérimenter sur lui une démonstration d’électricité statique. Le pauvre en réchappa, mais malheureusement, il devait ensuite mourir jeune, victime d’un accident de montagne dans les Andes.

Le Petit Prince avait un laboratoire dans les locaux de l’école, où il faisait des recherches sur les rayons cosmiques. Pour ce faire, il attachait des plaques photographiques à des ballons et le matin, à la première heure, ses assistants procédaient au lâcher. Les plaques une fois récupérées étaient explorées au microscope par des étudiants qui reproduisaient les trajectoires laissées par les particules cosmiques. Une des cheftaines avec qui j’ai fait du scoutisme ces années-là travaillait à ce type de relevé, pour lequel son diplôme des beaux-arts ne devait pas être très utile. Ce serait pourtant à ce genre de travail que Leprince-Ringuet aurait dû sa découverte des particules dénommées mésons.

Il fréquentait parfois un observatoire à l’Aiguille du Midi, qu’il appréciait beaucoup car c’était un fervent alpiniste. Il faisait aussi du tennis, qu’il pratiquait en jouant avec un de nos anciens, Jean Borotra. Un jour il revint tout fier des US en rapportant les premiers disques trente-trois tours dont il fit une démonstration à des camarades de son fils.

Nous le traitions un peu de physicien de salon, car son cours, très agréable à suivre, était truffé d’anecdotes très éloignées de la physique. Quand c’était trop théorique, il faisait venir un de ses collaborateurs et assistait au cours, assis à côté de l’un d’entre nous, auquel il avouait ne rien comprendre à ce qui était alors professé !

Les autres cours variaient selon les semestres : chimie, calcul de probabilité, mécanique théorique et astronomie. Ce dernier cours avait deux titulaires : l’un chargé d’astrophysique et l’autre de la mécanique céleste. Le premier nous passionnait et les élèves se pressaient au premier rang de l’amphi pour mieux suivre le cours. Un jour, nous croyions qu’il allait s’agir d’astrophysique et nous étions installés en conséquence. Voyant arriver l’autre titulaire non prévu, il y eut alors un mouvement général de reflux vers le haut de l’amphi, là où les places permettent de vaquer à des occupations personnelles étrangères aux sujets du cours.

La culture générale n’était pas absente, réservée en général aux après-dîners. Le cours le plus célèbre était le cours d’histoire et littérature, animé par un nommé Tuffreau. Son entrée donnait lieu à un scénario qui se répétait à chaque arrivée de l’enseignant et qui célébrait le « poil de son crâne », car il était complètement chauve. Nous entonnions le chant suivant, debout à notre place : « Pousserais-tu, oh poil de son crâne, pousserais-tu si l’on t’arrosait ». Ensuite nous montions sur les bancs, puis sur les tables en chantant « Tuffreau, Tuffreau oh oh oh oh oh » plusieurs fois de suite. Le prof attendait calmement que nous ayons fini avant de nous parler de littérature ou de la dernière guerre, exposés que j’écoutais toujours avec beaucoup d’attention.

Parmi les autres cours d’intérêt général, il y avait l’architecture et l’économie politique, toutes disciplines traitées sur un mode assez superficiel car restant au niveau de la culture générale. Certains soirs, nous avions séance de dessin, où l’on nous proposait de reproduire au fusain des bustes de plâtre (encore) ou des modèles nus, (masculins exclusivement !).

Il y avait enfin les cours d’allemand, où nous avions comme professeur Mr Bouchez, l’auteur des livres de cours que j’avais utilisés pendant mes années de lycée et dont le titre était « Wer will der kann ». En fait, le pauvre commençait à être bien vieux et ses cours avaient peu d’intérêt, sauf quand il était en forme et qu’il nous chantait « die zwei Grenadiere ».

En dehors des cours, nous avions des travaux pratiques de chimie, mécanique et physique, grâce auxquels nous avions accès aux laboratoires de l’école.

 

Chaque semaine, nous recevions les polycopiés des cours principaux, qui nous permettaient de réviser en vue des examens. Il y avait de manière régulière des colles et des épreuves écrites, tout cela étant noté et comptant pour le classement final. N’ayant pas la possibilité de démissionner à la sortie et n’ayant nullement l’envie de choisir un métier militaire, je me devais de travailler pour sortir dans un bon rang et pouvoir choisir des postes civils. Certains camarades avaient décidé au contraire de se mener la vie douce, travaillant juste assez pour ne pas être condamné à redoubler, ce qui arrivait très rarement. À la sortie, ils n’auraient que la ressource de « pantoufler » en remboursant leurs frais d’étude, ou de prendre un des postes militaires peu prisés.

 

La vie militaire

Nous étions donc soumis à la vie militaire, encadrés par un capitaine (la promotion était divisée en deux compagnies) et des adjudants. Ces derniers, les « bas-off », avaient la lourde tâche de faire respecter la discipline, faisant l’appel le soir dans les caserts et cherchant à découvrir dans les lits les éventuels « synthés » qui remplaçaient les conscrits ayant choisi de faire le « bêta ».

Les pénalités en cas d’indiscipline variaient entre les jours d’arrêts simples (les JAS) et les jours d’arrêt de rigueur (les JAR), qui se passaient enfermés au « micro-château », c’est-à-dire en réclusion dans des locaux dont il était interdit de sortir. Je n’ai, pour ma part, jamais eu de JAR et seulement une fois des JAS. On pouvait cependant avoir des JAR sans n’avoir rien fait car, en cas de chahut collectif, l’administration demandait de désigner des coupables qui étaient alors tirés au sort.

 

Certains bas-off avaient pour charge de diriger les exercices sportifs du matin, d’autres se consacraient à notre formation militaire.

La première qui nous fut infligée consista à nous apprendre à marcher au pas, en préparation aux défilés auxquels nous serions tenus de participer (onze novembre, quatorze juillet, fête de la victoire, etc.). Cette marche fut ensuite agrémentée par la manipulation du fusil, puis de l’épée, que nous apprîmes à tirer du fourreau tous ensemble, à présenter et à tenir sur l’épaule pendant la marche.

Il y avait aussi des formations plus spécifiques aux armements divers et aux équipements logistiques. Je garde à ce sujet un très bon souvenir d’une initiation au fonctionnement des moteurs de voitures. Le bas-off en charge de cette tâche, qui s’était fait faire des cartes de visite avec le titre de « professeur à l’École Polytechnique », nous préparait des moteurs qu’il avait volontairement mis en panne. C’était à nous de démonter les carburateurs, de souffler dans les gicleurs pour les déboucher, de remonter les moteurs et de les faire fonctionner. Je dois dire que, sur le plan pratique, c’est la chose la plus utile que j’ai apprise à l’X !

 

Dans les premières semaines de l’année scolaire, on nous remit nos uniformes de sortie, la tenue gabardine et le grand U. Ce dernier existe sous cette forme pratiquement depuis la fondation de l’école, n’ayant subi que peu de modifications au cours du temps et il est encore aujourd’hui tel que je l’ai connu. Seule l’arrivée des femmes a changé quelques pièces de l’uniforme !

De bas en haut, l’uniforme comprenait des bottines noires, un pantalon noir avec des bandeaux rouges le long des jambes, une redingote avec deux rangées de boutons dorés fermés par un col empesé qui nous serrait la gorge, une cape et enfin, sur la tête, le bicorne avec sa cocarde tricolore. La taille était serrée par un ceinturon, sur lequel s‘accrochait l’épée de cérémonie et, pour les mains, les gants blancs étaient de rigueur.

Notre première manifestation officielle avec cette tenue se déroula en novembre, lorsque nous fûmes à peu près aptes à marcher au pas et à manier l’épée. Ce fut la cérémonie de la présentation au drapeau, au cours de laquelle la promotion réunie entendit un discours du Général commandant l’École et présenta l’épée devant les autorités présentes.

Les mouvements de l’épée nous avaient été enseignés au cours de plusieurs séances d’entraînement. Ils commençaient par la commande « épée main » qui nous enjoignait de dégainer en faisant un grand moulinet devant nous, avant de reposer le plat de l’épée sur l’épaule. Ce mouvement pouvait être dangereux et, un jour, j’échappai de peu au dégagement d’un voisin, qui faillit m’atteindre au visage. Le mouvement suivant était le « présenter épée » qui consistait à placer l’objet devant le visage, en guise de salut. Pour défiler, l’épée était placée en appui sur le creux de l’épaule droite, le mouvement naturel du bras entraînant le balancé de l’épée.

Après ce baptême officiel, nous eûmes enfin l’autorisation de sortir avec notre nouvelle tenue.

 

Les sorties

-----------------------------------------------------------------------------------------------------------

 

En dehors de mes voyages à Reims, je passais mes week-ends à Paris, pour travailler ou me promener dans la ville. Comme beaucoup de camarades, il m’arrivait de sortir en civil, ce qui nous était théoriquement interdit. Avec un petit groupe, nous avions loué une chambre près de la rue Descartes, où nous pouvions nous changer en sortant de l’école. J’y avais donc rangé un costume civil que j’échangeais prestement avec mon uniforme lorsque je voulais sortir de la vie militaire et m’épargner l’obligation de saluer tous les galonnés que je rencontrais dans la rue.

 

Les traditions

Une fois majeure (donc après le bizutage), notre promotion se dota de structures conformes à la tradition. Tout d’abord, par cooptation non démocratique, un certain nombre de cocons constituèrent la « Khomiss », avec son Géné K et ses divers spécialistes en chahuts divers. L’un d’entre eux était le « pitaine clés ». Aucune serrure ne lui résistait et, grâce à lui, aucun local n’était inaccessible. Les autorités ont bien tenté un jour de changer toutes les clés des locaux sensibles, mais, peu de temps après, toutes les portes se retrouvèrent démontées et cachées dans un sous-sol. Les membres de la Khomiss se réunissaient la nuit dans les sous-sols, pour y faire des beuveries et organiser les chahuts ou autres coups d’éclat. Certains d’entre eux furent célèbres, tels que la peinture en jaune et rouge de la coupole d’observation astronomique, le déclenchement nocturne de la sirène d’alarme ou la montée sur le toit du canon décorant la cour d’honneur. Chacun de ces coups d’éclat était puni de sanctions qui, faute de coupables identifiés, se traduisait par le tirage au sort de victimes condamnées à passer quelques jours au « micro château ». Les membres de cette équipe étaient composés de volontaires, à l’exception du major d’entrée qui en était membre d’office. Comme je l’ai dit plus haut, c’était notre crotale et, étant d’un tempérament sérieux et travailleur, il ne semblait pas trop heureux de participer à ces manifestations, auxquelles il se rendait par obligation.

Une procédure plus démocratique et, pour nous, plus intéressante était l’élection de nos caissiers. La « Kes » comprenait deux caissiers qui, élus à vie, s’occupaient à l’école de gérer les affaires de la promotion, les relations avec la Direction et de trouver les « pantoufles » pour ceux qui ne choisiraient pas un des postes offerts à la sortie. Pour cette élection, une semaine complète était consacrée à la « campagne de Kes ». Deux tandems étaient en course, baptisés, selon les initiales des candidats, MTS et WTC. Pour faire valoir leur débrouillardise et leurs capacités à gérer nos intérêts, c’était à qui ferait le plus de manifestations originales dans l’école. Les journaux étaient mis à contribution et des éditions spéciales du Figaro, du Monde, du Canard Enchaîné et de l’Aurore étaient diffusées, qui vantaient les mérites de tel ou tel tandem, assorties de caricatures et d’histoires drôles sur notre encadrement. Des spectacles étaient organisés dans les amphis, avec la contribution de vedettes recrutées pour l’occasion. Je garde notamment le souvenir d’une soirée avec un chansonnier assez connu à l’époque, Bernard Lavalette, qui m’avait beaucoup plu (« tu entends ce silence », disait-il dans son sketch, « ça c’est du Jazz » !). Il y avait aussi des concerts de jazz ou de musique classique. Inutile de dire que le travail de cette semaine n’était pas très assidu !

En fin de semaine, il y eut les élections et là, surprise, le vote, qui permettait un panachage, dissocia les tandems en élisant W (alias Worbe) et M (alias de La Morinerie), un Rémois d’origine. Ces caissiers sont encore en fonction car, soixante ans après, ce sont toujours eux qui organisent les « magnans de promo ».

La Kes était alimentée financièrement par une contribution versée par les membres de la promotion. Pendant les dix-huit mois correspondant à la durée légale du service militaire, la totalité de notre petite solde était versée d’office à la Kes. Nous devions nous contenter de la distribution de paquets de cigarettes de troupe, que je donnais à mon père car c’était un fumeur impénitent. Après cette période de vache maigre, nous pûmes enfin recevoir une rémunération, après défalcation d’office de l’impôt Kes !

Je ne connaissais pas exactement l’emploi de cet argent, dont je pense qu’une partie était utilisée pour l’organisation des fêtes et bals qui agrémentaient notre vie quotidienne.

 

Les loisirs

En dehors des études et des séances de sport obligatoires, l’école nous offrait un choix d’activités sportives assez étendu : cheval, judo, escrime, sports d’équipe. Pour ma part, j’avais choisi le judo et chaque semaine, sur le tatami, j’apprenais les diverses prises qui me permirent d’acquérir les ceintures jaune, puis orange.

Nous avions aussi la possibilité de prendre des cours de danse de salon, ce dont je profitais pour améliorer les premières notions acquises à Reims. Nous dansions entre hommes, car la gent féminine était absente ! En revanche, les anciens élèves nous invitaient à participer à un traquenard qui s’intitulait le « Ball des Antiques » et qui avait la réputation d’attirer nos camarades afin de les faire succomber au charme de leurs filles. De ce fait, ce bal n’avait pas bonne réputation et je n’y suis jamais allé.

Parmi les activités organisées par les élèves, il y avait un ciné-club qui organisait des projections dans l’un des amphis, avec débat sur le film et, parfois la présence d’un acteur : Bernard Blier par exemple vint un jour nous présenter l’un des films où il intervenait. Les cinémas du Quartier Latin n’étaient pas loin non plus et certains les fréquentaient pendant les heures de cours ou le soir. On raconte à ce propos qu’une annonce fut un jour faite au ciné « le Champollion », annonçant qu’un appel était en cours à l’école !

Pour ma part, je choisis la première année de refaire du scoutisme. Avant d’entrer à l’école, j’avais lu un roman de Pierre Schaeffer, intitulé « Clotaire Nicole » et qui racontait la vie d’un X à l’école et son activité dans un groupe de routiers intitulé « le clan des Rois Mages ». Arrivé à l’école, j’appris que ce clan n’existait plus, mais que certains élèves de deuxième année s’occupaient d’une troupe d’éclaireurs du Quartier Latin, nommé « le Groupe Vélin ». Pendant ma première année, je participai aux activités de cette troupe, dont les membres avaient un profil très différent de celui de mes anciens Rémois. C’étaient des gosses du quartier, et notamment de la rue Mouffetard, où nous avions un petit local de réunion. Nous les emmenions en sortie le dimanche au bois de Verrières et les occupions à diverses activités, notamment à un jeu qui ressemblait un peu au base-ball. En été, nous avons organisé pour eux, et d’autres enfants à problème, un camp de plusieurs jours dans les Vosges.

 

Les occasions de sortie ne manquaient pas, car certains théâtres nous proposaient des places gratuites, à condition de venir en grand U, avec une cavalière en tenue de soirée. Voulant profiter d’une de ces soirées, j’entrepris de trouver une cavalière, mais je ne connaissais encore personne à Paris. J’eus donc recours à mon père, qui me présenta à la fille d’un de ses collègues, avec qui j’assistai à la représentation de « l’Échange » de Paul Claudel. Quelque temps après, le problème se reposa à l’identique avec le Bal de l’X à l’Opéra et, comme il était recommandé de venir avec une cavalière, je proposai encore à la même cavalière de m’accompagner.

Nous eûmes donc droit à une belle soirée à l’Opéra, où le foyer et plusieurs salles en sous-sol étaient occupés par des orchestres de styles divers, et je pus étrenner de manière plus agréable les notions de danse apprises avec mes camarades. Le Président de l’époque, Vincent Auriol, vint nous rendre visite et je le vis passer tout près de nous, en haut de l’escalier d’honneur. Cette soirée fut très agréable et je dansai presque exclusivement avec la même cavalière, car les échanges n’étaient pas faciles, personne ne faisant tapisserie et chacun ayant sa chacune. Ce fut pourtant ma dernière rencontre avec cette personne, que je ne devais revoir qu’une seule autre fois, à son propre mariage, mais alors, j’étais déjà marié.

À l’école même, les élèves organisaient aussi des spectacles. En hiver, c’était la revue Barbe, montée par la promotion des anciens, et qui mettait en scène des personnages imaginaires, mais ressemblant fortement à nos professeurs, qui se faisaient ainsi gentiment brocarder. Le tout était agrémenté de chansons reprenant, sur des airs connus, des thèmes propres à l’école, du genre : « c’est nous les bas-off, les bas-off Carva, les champions de la discipline ».

En été, ce fut le point Gamma où l’école se transforma pendant un week-end en lieu de distraction pour le public, avec des bars dans tous les coins et recoins de l’école, l’un d’entre eux, le Styx, se trouvant naturellement dans les caves. Il y avait aussi des spectacles du type Barbe et des stands de jeux. Pour ma part, je tins un stand forain avec un jeu consistant à faire monter une boule de billard en la coinçant entre deux cannes attachées à l’une de leurs extrémités. Chargé d’en démontrer le fonctionnement, je finis par acquérir une certaine adresse à ce jeu.

Une autre attraction annuelle était le « Concert du Géné », an cours duquel les élèves musiciens interprétaient des œuvres de leur choix. L’un d’entre nous avait une très belle voix et aurait voulu devenir chanteur d’opéra. Son père l’ayant contraint à présenter l’X, il avait réussi, mais continuait à cultiver son art, dont il nous fit profiter au cours de ces concerts.

Extraits du folklore de l’école, les anciens nous avaient appris un certain nombre de chants traditionnels, plutôt stupides, que nous entonnions au début des amphis, ou au réfectoire. Outre le chant à la gloire du poil de Tuffreau, cela allait du chant parodique à message social, tel que celui racontant l’histoire d’un « pauvre petit nange », contraint de voler des « petites boîtes de lait condensé  » car, « faut bien qu’on mange », à la glorification de la bête du Gévaudan, « qui avait tant, tant, tant mangé de monde qu’elle en était devenue toute ronde » !

Pour ma part, je participais à une chorale créée par l’un d’entre nous et qui interprétait un répertoire de musique classique, de gospel, ou de folklore. Nous chantions devant nos camarades et nous eûmes l’occasion, quelques jours avant Noël, d’apporter avec ces chants un peu de distraction aux malades d’un hôpital.

 

Pour les vacances d’hiver, l’école nous offrait la possibilité de faire du ski dans des conditions intéressantes. Je pus donc retrouver le plaisir de la glisse, en acquérant cette fois les connaissances techniques qui me manquaient. Je choisis d’aller passer une semaine, accompagné de quelques camarades, à Zell-am-See, en Autriche dans le Vorarlberg.

Comme son nom l’indique, le village était au bord d’un lac, qui était complètement gelé, et sur lequel on pouvait se promener sans danger. Pour skier, il fallait prendre un téléphérique pour grimper sur les hauteurs et trouver des pistes équipées. Je pris mes premiers cours avec un Autrichien, qui nous apprit la méthode de ski autrichienne, un peu différente de la française dans la manière de virer. De toute façon, je démarrai normalement par le chasse-neige, qui ne peut se faire que d’une seule façon. Une fois à l’aise sur les planches, il nous fut possible de redescendre en ski jusqu’à la station.

Nous logions dans un hôtel près du lac et nous y fîmes connaissance avec un groupe de trois ou quatre filles avec qui nous avons vite sympathisé. Un voyage fut organisé jusqu’à Salzbourg, où nous nous rendîmes accompagnés de nos nouvelles amies. La ville me plut beaucoup, surtout que sa légère couverture de neige la rendait encore plus romantique. La maison de Mozart eut naturellement droit à notre visite, ainsi que quelques cafés où nous pûmes déguster les délicieux gâteaux autrichiens.

Le soir, après dîner, j’allais parfois me promener sur le lac avec une des filles dont j’appréciais la compagnie. Un soir, il y eut un petit bal organisé par l’hôtel, dans une ambiance très « gemütlich » à l’Autrichienne : les serveuses de l’hôtel n’étaient pas les dernières à participer à la fête.

Je garde finalement un très bon souvenir de ce séjour, mais je n’ai jamais revu nos compagnes par la suite. Nous fûmes pourtant invités plus tard à une fête chez l’une d’entre elles, mais, pour une raison que j’ai oubliée, je ne m’y suis pas rendu. Sans doute y avais-je flairé un piège ou, du moins, n’étais-je pas très attiré !

 

Les cérémonies

Notre statut d’école militaire nous imposait de participer à un certain nombre de corvées, telles que les défilés lors des grandes occasions. Pour notre promotion, la première manifestation de ce genre eut lieu lors de la célébration du 11 novembre en 1951. Convoqués deux heures avant la cérémonie place de l’Étoile, nous avons attendu patiemment que tout se mette en place, puis salué de notre épée l’arrivée des autorités, enfin descendu les Champs-Élysées en nous efforçant de marcher à peu près au pas. Après ce genre d’épreuve, nous avions droit à un repas amélioré lors du déjeuner, avec, au menu, de la volaille aux os démesurés (sans doute de l’oie) que nous feignions de prendre pour de l’autruche.

En janvier, le Maréchal De Lattre eut la mauvaise idée de passer l’arme à gauche, ce qui nous valut de participer à un défilé exceptionnel pour ses obsèques. Je me souviens que, arrivant des Champs-Élysées par le pont Alexandre III, on nous fit rompre le pas avant de passer sur le pont. C’était une sage précaution car, d’autres fois, nous l’avons franchi au pas, et j’ai ressenti une légère oscillation provoquée par la cadence de notre marche : il est arrivé en effet qu’un pont s’effondre lors du passage d’une troupe marchant au pas, le pont, peu solide, étant entré en vibration avant de se disloquer ! Heureusement le pont Alexandre III est assez robuste, mais pas assez pourtant pour ne pas subir ce phénomène. Ce jour-là, après le passage du pont, nous devions passer devant le catafalque exposé sur le terre-plein des Invalides, mais, au moment de faire le « tête gauche », tournés vers le corps du Maréchal, nous n’étions pas encore parvenus à retrouver notre pas normal !

Au 14 juillet, la fête fut encore plus majestueuse, compte tenu du grand nombre de participants et de spectateurs, et ce fut à notre école que revint, comme c’est l’usage, l’honneur de prendre la tête du défilé qui descendait tous les Champs-Élysées, suivis par les Saint-Cyriens en casoars blancs et fusils sur l’épaule.

À l’école même, il y avait parfois des cérémonies qui nous imposaient de revêtir la grande tenue : visite de ministre ou de représentants d’autres écoles militaires. Un soir, ce fut pour assister à une conférence du général Weygand, une vieille gloire de la guerre 14, qui vint nous parler de son héros, le maréchal Foch, et que nous écoutâmes dans l’un des amphis du bâtiment Foch, l’amphi Poincaré, très impressionnés à l’idée de nous trouver devant un monument historique vivant.

 

La fin de la première année

Les cours s’achevaient à la fin de juillet, et nous étions libres de retourner dans nos familles pour quelques semaines, la rentrée se faisant début octobre.

Pour moi, je commençai les vacances par un camp avec les éclaireurs du Groupe Vélin. Le lieu choisi se trouvait dans les Vosges et le camp était dirigé par un de mes anciens de la 50, qui s’était occupé de la troupe pendant toute l’année. Outre nos éclaireurs, le camp avait admis des enfants inadaptés du quartier Mouffetard, ce qui était une charge considérable, car il fallait les surveiller de près pour éviter qu’ils ne fassent trop de bêtises. L’armée nous aidait dans cette entreprise et elle avait mis à notre disposition une jeep et un chauffeur, qui nous aidaient à faire les approvisionnements. J’ai peu de souvenirs de ce camp, sauf d’un moment où la jeep, trop inclinée en abordant un talus, a failli se renverser, avec moi dedans ! Les enfants étaient durs à tenir et, heureusement, le camarade qui jouait le rôle de chef avait suffisamment d’autorité et de charisme pour se faire écouter.

 

------------------------------------------------------------------------------------------------------

 


 

Deuxième année : chic à la Jaune !

 

Après la première année d’acclimatation, un peu difficile au début, la rentrée d’octobre 1952 me fit l’effet d’un retour dans mon véritable univers.

Cette deuxième année à l’X devait être un moment décisif, où allaient se décider mes orientations futures, aussi bien sur le plan professionnel que sur celui de ma vie familiale. Il me fallait cependant travailler, car je n’avais repris que quelques places au classement à la fin de la première année et je devais encore progresser si je devais éviter de voir mon choix limité aux carrières militaires dont je n’avais aucune envie.

La Division des Anciens, dont j’étais maintenant, habitait le bâtiment Joffre. C’était un immeuble de construction récente, où nous étions logés dans des caserts de huit « cocons ». Nous avions à disposition une salle d’étude, une chambrée, avec des lits-armoires que l’on refermait le matin après avoir fait nos lits et une salle avec lavabos et douches. Je retrouvais là mon crotale de l’année passée, Rémy C, Raymond B et un autre camarade, Michel M, avec qui je devais me lier d’amitié jusqu’à ce qu’il périsse tragiquement quelques années plus tard dans un accident de voiture. Il était déjà fiancé à l’époque et devait se marier dès la sortie de l’école. L’entente était bonne entre les membres du casert, où l’ambiance était plutôt studieuse. Seule personne un peu à part, un ancien caissier de la promotion 50, obligé de redoubler pour raison médicale (ou insuffisance de travail due au métier de caissier !), était venu ultérieurement se joindre à nous.

Je commençais à bien connaître les membres de ma division (une moitié de la promotion) et le nouveau major (au classement de fin de première année) en faisait partie. Celui-ci faisait partie de la catégorie d’élèves géniaux qui réussissaient brillamment sans avoir l’air de beaucoup travailler. Une autre catégorie d’élèves avait aussi de bons résultats, mais au prix d’un travail important . Moi je faisais partie de ceux qui travaillent beaucoup mais pour un résultat moyen. Enfin, il y avait l’équipe de ceux qui avaient choisi de passer là deux années de bon temps et qui profitaient de toutes les occasions de loisirs, permis ou non, tout en cherchant où ils pourraient « pantoufler » à la sortie.

L’assiduité aux cours, théoriquement obligatoire, était diversement respectée et les élèves présents aux amphis n’étaient pas toujours là pour écouter ce que disait le professeur, employant leur temps à des activités diverses : lectures, jeux, voire préparation d’examens portant sur d’autres matières que celle qui était professée. Moi, je m’efforçais d’écouter, surtout quand la matière me plaisait et que j’avais l’impression d’y comprendre quelque chose. De toute façon, nous avions des polycopiés très bien faits, où nous trouvions tout pour réviser les cours et préparer nos examens.

 

En cours d’année, l’administration de l’école organisait pour nous un certain nombre de voyages d’étude. L’un d’entre eux nous conduisit dans la vallée de la Seine, pour nous faire découvrir une raffinerie de pétrole, en illustration de notre cours de chimie.

Certains déplacements avaient des destinations militaires, dans l’espoir d’éveiller des vocations … Un voyage à Angers nous fit faire connaissance avec l’arme du Génie, certainement une des plus intéressantes pour ceux qui se destinaient à la vie militaire. Cependant, à côté de techniques séduisantes tenant à l’architecture et aux moyens logistiques (ponts, engins de terrassement, …), il y en avait une dont l’aspect était des plus rebutant, à savoir le domaine des mines. Un exposé sur le sujet nous fut donné par un commandant auquel manquait un bras, qu’il avait perdu en pénétrant dans une pièce que ses camarades avaient minée à titre d’exercice (ou de piège) ! La description des moyens que l’on pouvait imaginer pour faire le plus de dégâts avec ces engins, et la difficulté du travail inverse de déminage, nous ont tous écœurés en nous faisant découvrir ce fléau qui sévit actuellement encore dans un grand nombre de pays en état de guerre civile.

Plus agréable fut le voyage à Coetquidan, où les « Cyrards » nous ont accueillis en nous montrant leur maîtrise dans la « liquidation » d’un blockhaus à l’aide de lance-flammes. La visite de l’école et de ses lieux de mémoire nous a permis de comprendre un peu mieux ce jour-là la mentalité de cette caste particulière d’officiers de carrière, formés dans le souvenir et le culte des évènements historiques douloureux où ils firent montre d’un courage chevaleresque mais inutilement dramatique.

 

Les traditions, toujours

Nous nous devions, à la rentrée d’octobre, d’accueillir comme il se doit les conscrits de la promotion 52. Cette année, je pouvais me contenter d’être spectateur, prenant quelques photos avec mon petit appareil Kodak. Grimpé sur le toit du Joffre, j’immortalisai le « Hure à la rouge » tracé sur le sol par les conscrits allongés sur le sol. Je photographiai aussi la cour décorée par les guirlandes de linges accrochées aux fenêtres et les pauvres conscrits en tenue hétéroclites se livrant à des sarabandes non spontanées.

Pendant le premier trimestre, ce fut à notre tour d’organiser la revue Barbe. Au début de la préparation, je participai à la répétition comme acteur-chanteur, mais, très vite, j’abandonnais, trop pris par la nécessité de travailler mes cours. Le classement final prenait en effet de plus en plus d’importance à mes yeux car il conditionnait le choix final de la « botte » dans laquelle je pourrais sortir. Je me contentai donc d’assister en spectateur à la revue, me contentant de fredonner avec les acteurs les chants que je connaissais par cœur.

Une autre tradition revêt une plus grande importance à mes yeux car elle fut l’occasion de commencer une relation d’une certaine durée, qui s’est poursuivie jusqu’à ce jour. Ce fut le « bal de Kès ».

En décembre, nos caissiers annoncèrent que le bal aurait lieu après les vacances scolaires de Noël et que nous étions invités à y participer avec la cavalière de notre choix. Il me vint alors à l’esprit que je connaissais une Rémoise, étudiante à Paris et plutôt sympathique, qui pourrait peut-être accepter de jouer ce rôle : je décidai donc de lui proposer de m’accompagner à cette fête.

Il y avait au programme des attractions, avec la participation de chansonniers, une invitée d’honneur, en la personne de Miss Monde, récemment élue, et naturellement de la danse.

 

Cependant, la tradition la plus mémorable à laquelle nous allions participer allait être, en fin d’année scolaire, le Bal de l’X. Malheureusement, cette année-là, il ne devait pas avoir lieu dans le cadre prestigieux de l’Opéra Garnier, mais au Palais de Chaillot. Je renouvelai mon invitation à la même personne pour qu’elle m’accompagne à cette fête et c’est avec elle que je descendis le grand escalier qui mène au théâtre de Chaillot, jusqu’au grand hall dont les baies vitrées donnent sur le Champ de Mars et la Tour Eiffel. C’est là que se tenait le bal principal, des emplacements étant aménagés à proximité pour accueillir les danseurs fatigués ou des orchestres plus typiques.

-----------(censuré !)--------------------------------------------------------------------------------

 

L’année scolaire n’était pas terminée et il me restait encore une période difficile à traverser avant d’être fixé sur mon sort et de pouvoir envisager ma vie future


.

Les derniers mois à l’X

Autant la première année avait été une phase d’euphorie et de découverte, autant la deuxième fut pour moi une période d’inquiétude et de tension. En effet, l’heure des choix approchait et je commençais à regarder de près mon classement provisoire pour le comparer à la liste des « bottes » qui étaient offertes à la sortie.

Au début de l’année 1953, j’avais enregistré un certain nombre de mauvaises notes et mon classement provisoire me montrait déjà qu’aucune des « bottes » prestigieuses ne me serait accessible. Au contraire, je me sentais menacé par le risque de devoir accepter un poste purement militaire, idée que je rejetais a priori, même si certaines de ces possibilités correspondaient à des activités plus techniques que militaires.

Pour le moment, il me fallait donc travailler ! Après la période d’examens généraux qui clôturait le premier semestre, je choisis d’aller me détendre en retournant, avec mes camarades habituels, faire du ski en Autriche, à Kitzbühel dans le Vorarlberg. C’était une jolie station de ski, dont je n’en garde cependant pas grand souvenir, préoccupé que j’étais d’apprendre quelles notes j’avais obtenues aux « exam-gé ». Je me souviens seulement que c’est pendant ce voyage qu’un énorme titre aperçu à la Une des journaux allemands : « Staline : Schlaganfall ! », m’informa de la mort du « Petit Père des Peuples ».

Au retour à l’École, de mauvaises notes m’attendaient et je dus abandonner les premières visées que j’avais sur quelques petites « bottes » et d’en envisager d’autres, sur lesquelles il me restait à prendre des informations. C’est alors que je commençais à penser à l’Institut de Statistiques, dont les travaux économiques et les possibilités de débouchés extérieurs me paraissaient intéressants. Le poste offert était celui d’administrateur à l’INSEE et l’on y accédait par une école d’application de deux ans. Je choisis donc de viser au moins cet objectif, sans savoir alors qu’il m’ouvrirait la voie vers une technique encore inconnue, l’informatique.

Mais ce n’était pas encore gagné et il me fallait surveiller de près ceux qui guignaient cette même botte, à l’époque peu cotée, mais qui devait se hisser aux plus hauts niveaux quelques années plus tard.

Cette lutte pour la vie a quelque peu gâché les derniers mois passés rue Descartes où la camaraderie commença à faire place à une rude concurrence.

 

Je bénéficiai cependant d’un havre de détente et de recueillement grâce à ma participation au Pèlerinage de Chartres. J’étais à l’époque très pratiquant et lecteur assidu de Charles Péguy, qui avait inauguré ce pèlerinage pour demander la guérison d’un de ses enfants. L’école disposait d’un aumônier, un jeune prêtre qui faisait ses études de jésuite et fit ses vœux en notre présence, lors d’une messe à l’église Saint Étienne du Mont. Il nous réunissait de temps à autre pour parler de sujets religieux ou profanes, et c’est lui qui nous aida à préparer le pèlerinage. Cette manifestation n’avait pas à l’époque la connotation intégriste qu’elle adopta ultérieurement et réunissait des foules de jeunes, pratiquants en général, ou en recherche. Un thème était choisi pour chaque année, l’un de ceux que j’ai suivis ayant pour sujet « l’Espérance ». Les participants étaient réunis en chapitres, avec un responsable qui assurait la préparation en organisant des réunions débats sur le sujet proposé. Puis venait le pèlerinage proprement dit, qui durait le temps d’un week-end.

Après un trajet en train, qui nous menait à Rambouillet, ou à Maintenon, nous prenions la route en longs cortèges, chantant sur un air de marche des « Notre Père » et des « Je vous salue Marie ». Aux arrêts, une réunion de chapitre nous permettait de mettre de l’ordre dans nos réflexions tout en reposant nos pieds. Le soir, nous couchions dans une grange, après une dernière réunion de chapitre.

Le lendemain, nous reprenions la route, comme le décrit Péguy :

« Vous nous voyez marcher sur cette route droite,

Tout poudreux, tout crottés, la pluie entre les dents.

Sur ce large éventail ouvert à tous les vents

La route nationale est notre porte étroite »

Enfin, au début de l’après-midi, nous apercevions, émergeant de « la lourde nappe, et la profonde houle et l'océan des blés », les tours de la cathédrale, que Péguy chantait ainsi :

« Tour de David voici votre tour beauceronne.

C'est l'épi le plus dur qui soit jamais monté

Vers un ciel de clémence et de sérénité,

Et le plus beau fleuron dedans votre couronne. »

Arrivée sur le parvis, la foule des pèlerins s’engouffrait dans la cathédrale, où se déroulait un office, dans une atmosphère lourde de chaleur, de transpirations et pourtant d’enthousiasme d’être arrivés à bon port.

Les grandes décisions

.

En relisant les lettres de l’époque à ma future épouse (la cavalière dont j’ai parlé plus haut à l’occasion du Bal de l’X au Palais de Chaillot)), je ressens combien j’étais inquiet pour mon avenir. Ces dernières semaines à l’X furent en effet pour moi très difficiles, car je devais encore travailler beaucoup pour améliorer mon classement. Le choix de ma sortie commençait à se préciser, et je dus à ce moment fixer définitivement ma liste de préférence. Laissant de côté les postes militaires, y compris les fabrications d’armement, activité proche du travail d’ingénieur mais contraire à mon éthique, j’examinai alors plus en détail les différentes bottes civiles qui m’étaient accessibles. Mon choix m’avait au départ porté vers le Génie Rural, mais je savais que des camarades mieux placés l’avaient choisi. L’Institut Géographique National m’aurait aussi bien plu, mais la perspective de partir en Afrique et de faire beaucoup de déplacements me paraissait difficilement compatible avec la vie de famille que je venais de décider. Intéressé également par les « Eaux et Forêts » (j’étais sans doute déjà un peu écolo sur les bords !), j’assistai à un « amphi retap » fait par un Ingénieur de cette institution et la perspective de carrière offerte ne m’a pas paru enthousiasmante. Enfin je revins à l’idée, déjà envisagée, de faire une carrière d’Administrateur à l’INSEE. Rendant visite aux bureaux de cet organisme, situé alors au Quai Branly, je ramenais un certain nombre de documents sur le métier et des renseignements sur les carrières offertes.

Finalement, c’est donc cette « botte » que je plaçais en tête de ma liste, sachant que deux postes seulement étaient proposés et qu’il y avait d’autres candidats. Je n’étais pourtant pas très enthousiaste de ce choix pris par défaut. L’avenir m’a montré que c’était pourtant un très bon choix, mais, à l’époque, je ne pouvais imaginer vers quelle activité ni quel type de vie il me conduirait.

 

Dans mes lettres de fin juillet, je raconte surtout mes derniers examens, notamment une épreuve d’astronomie, qui semblait me préoccuper beaucoup et dont je ne tirais qu’une note moyenne. En revanche, j’obtins une très bonne note d’une épreuve orale de mécanique, une des rares dont je garde le souvenir. J’avais certes bien travaillé la question, mais j’eus la chance que l’examinateur ait devant les yeux le cours que j’avais étudié et la vision, même lointaine, de ce texte me l’a remis en mémoire comme si je le lisais : c’est le signe, paraît-il que ma mémoire est surtout de nature visuelle, comme me l’a démontré une psychologue de ma connaissance ! Finalement, j’obtins une de mes meilleures notes d’examen (17,5) et ce succès me mit définitivement à l’aise quant à mon classement.

Avant de quitter l’école, je pris connaissance du total de mes points et il me sembla que mon objectif pouvait être atteint. Je n’en ai eu cependant confirmation qu’au mois d’août, par une lettre de la Kès m’annonçant mon rang de sortie (129ème), mon affectation aux Statistiques et la destination de mon service militaire (l’artillerie, que j’avais demandée car l’école se trouvait à Châlons-sur-Marne !).

Toute cette période s’avéra finalement assez pénible, car les relations commençaient à se tendre avec les camarades devenus des concurrents. Je ne peux mieux faire que de me citer moi-même avec ces phrases que j’écrivais à ma fiancée et qui montrent bien mon état d’esprit de l’époque :

« Je suis en définitive bien content de quitter cette école qui m’a apporté quelques amères désillusions <………> il y a eu aussi de bons moments de détente, de franche camaraderie, sauf peut-être ces derniers temps où l’atmosphère était assez tendue du fait de l’énervement et de la compétition. »

Plus loin dans la même lettre, je me plains d’être arrivé à saturation et de ne pouvoir travailler sans avoir mal à la tête. Dans une autre lettre, j’ai découvert que je m’étais même fait-dispenser du défilé du 14 juillet et ce pour des raisons médicales !

 

Un des derniers week-ends de juillet, mes parents vinrent à Paris en voiture pour m’aider à déménager. Je fus effaré de la quantité de documents que je remportais (l’ensemble de mes cours, dont j’avais fait relier quelques volumes pour faire bien dans ma future bibliothèque !), ainsi que des équipements que je pouvais conserver. Il m’avait fallu cependant rendre bicorne et cape, mais mon père avait insisté pour que je rachète l’épée, qui traîne depuis sur le haut d’une de mes armoires. Le reste du grand U m’appartenait et je ne devais le revêtir encore qu’une seule et dernière fois, pour faire plaisir à la famille, le jour de nos fiançailles officielles à la fin du mois de septembre. Aujourd’hui, la redingote traîne encore dans une armoire et, quand, par jeu, j’essaie de la remettre, je m’aperçois que le petit jeune homme de 1953 a pris quelque peu d’ampleur !

Quant à moi, j’avais fait mes adieux définitifs à la Montagne Sainte Geneviève, où je ne retournerais plus qu’en passant, touriste, ou randonneur nostalgique …
Cliquez ici pour télécharger la version originale imprimable au fomat Word.

 

Quelques photos de l'X